Bethléem a bien changé depuis le Christ


Si Marie et Joseph faisaient aujourd'hui le voyage à Bethléem..., ils seraient très probablement arrêtés à un barrage de l'armée israélienne.

Quant à l'Étoile du berger, elle aurait fort à faire pour guider les rois mages à travers les embouteillages et l'immense stationnement bondé sur lesquels s'ouvre désormais la ville palestienne.

Dans les temps bibliques, seuls quelques milliers de personnes vivaient à Bethléem, dans ce qui n'était alors qu'un village aux maisons de pierre perché sur une colline, entouré d'oliveraies et de vertes vallées.

Aujourd'hui, la ville s'est étendue bien loin sur les flancs de la colline; elle compte plus de 50 000 habitants; 12 000 chrétiens et 38 000 musulmans. L'afflux de touristes fait sortir de terre immeubles et décharges à ordures.

Au centre de la ville, la place de la Nativité n'a pas beaucoup à voir avec les chromos enneigés et étoilés qu'on se plaît à envoyer en guise de cartes de voeux. La place se résume à un stationnement goudronné, encombré d'autocars de tourisme et de voitures de la police palestinienne, entouré de boutiques qui proposent des hologrammes de Jésus ou des reconstitutions de la Nativité taillées en bois d'olivier. Des fanions de plastique encordés et entrelacés dans les palmiers dessinent un visage radieux à Yasser Arafat.


Noreen Kessler est un peu déçue. «Je pensais que la place de la Nativité ressemblerait davantage à la place de la Nativité», explique cette Américaine de Philadelphie: «Vous savez: une crèche, les vaches»... Au lieu de cela, loin de ses imaginations d'Épinal, elle contemple d'un air dubitatif la mosquée qui s'élève l'un des côtés de la place, en face de la basilique de la Nativité.

Au milieu des hordes de touristes lancés à l'assaut de la ville, caméra vidéo en bandoulière, la mythique église du 4e siècle reste un îlot d'authenticité, même s'il est lui aussi le plus souvent bondé. En haut des marches de pierre, on y découvre une simple petite grotte, aux parois noircies par les siècles, les bougies et l'encens. Sur le sol, une étoile à 14 branches signale l'endroit où est censée s'être déroulée la naissance de Jésus.

En 2002, pour la première fois depuis 1994, c'est dans une Bethléem morne, sous occupation israélienne malgré des troupes plus discrètes pour l'occasion, que sera célébré Noël. Et mardi, pour la deuxième année consécutive, Yasser Arafat est resté dans son QG de Ramallah au lieu d'assister à la messe de minuit dans la ville natale de Jésus.

Interrogé par la télévision libanaise, le chef de l'Autorité palestinienne a déploré l'absence d'action internationale pour pousser l'État hébreu à évacuer la ville sainte. «N'est-ce pas mon droit de demander pourquoi le monde n'a pas réagi lorsque les armes israéliennes se sont tournées vers la statue de la Vierge Marie?», a-t-il demandé.

Lors de la messe de minuit à Bethléem, la chaise de Yasser Arafat est restée vide, drapée d'un keffieh symbolisant l'absence du chef palestinien. Durant la messe, le patriarche latin de Jérusalem, le Palestinien Michel Sabbah, plus haut représentant de l'église catholique en Terre sainte, a prononcé une prière pour Yasser Arafat.

Notant que la ville de Bethléem est cernée par des troupes israéliennes, Sabbah a demandé comment les chrétiens pouvaient exprimer de l'amour dans des temps aussi difficiles, et souhaité «l'arrêt de la violence et du terrorisme».

Le patriarche latin de Jérusalem a appelé Israël à changer de politique, estimant que les Palestiniens désirent la paix et que la responsabilité de la baisse des tensions et des progrès vers la paix revient aux Israéliens.

Un peu plus tôt mardi, Michel Sabbah avait conduit une procession de Jérusalem au tombeau de Rachel, à Bethléem. Il avait été accueilli par des scouts palestiniens portant des drapeaux palestiniens et des portraits d'Arafat, qui l'ont escorté jusqu'à l'église de la Nativité. Protestant contre la présence militaire israélienne, la municipalité a refusé d'installer un arbre de Noël sur la place de la Nativité, devant la basilique. Oubliées aussi les guirlandes lumineuses et les cloches. Quant aux touristes, après plus de deux ans de violences israélo-palestiniennes, ils ont quasiment déserté, provoquant la faillite de nombreux commerçants qui faisaient auparavant leurs meilleures affaires à Noël, dans cette ville de Cisjordanie de 27 000 habitants, dont près de la moitié sont chrétiens. Les boutiques de souvenirs sont ouvertes mais vides.

«Triste Noël», a commenté le maire, Hanna Nasser, pour qui la création d'un État palestinien indépendant représente la seule solution aux souffrances israéliennes et palestiniennes. «Notre message au monde est (qu'il faut) rétablir la paix dans la ville de Bethléem et dans tous les territoires palestiniens et donner aux Palestiniens une chance de vivre comme de vrais êtres humains», a-t-il déclaré. «Nous espérons que l'année prochaine nous aurons un meilleur Noël, un vrai».

L'armée israélienne, qui avait redéployé ses soldats mardi dans les faubourgs pour permettre l'organisation des festivités, maintenait sous contrôle les routes et les points de passages situés aux alentours de la ville sainte. Mais les soldats et les véhicules blindés du Tsahal n'étaient pas visibles sur la place de la Nativité.

Le colonel Moshe Madar, l'officier de liaison de l'armée israélienne à Bethléem, a toutefois précisé que le retrait israélien était temporaire. «Les conditions et la situation en terme de sécurité sont très difficiles et nous tentons de trouver un compromis entre les considérations de sécurité et la liberté de culte», a-t-il déclaré à la télévision israélienne.

L'État hébreu a envoyé ses troupes à Bethléem à plusieurs reprises cette année, le dernier séjour en date ayant commencé le 22 novembre, après un attentat-suicide commis dans un bus à Jérusalem par un kamikaze originaire de Bethléem. Onze Israéliens avaient été tués.

Yasser Arafat, qui, bien que musulman, avait pris l'habitude depuis 1995 d'assister à la messe de minuit à Bethléem, avait condamné lundi la présence militaire israélienne dans la ville, tout en disant s'accrocher à l'espoir de paix.

«Notre message à la veille de Noël est un message d'amour, de paix et de pardon, de coexistence pour les Israéliens et les Palestiniens, et de respect pour toute l'humanité», avait-il déclaré à une délégation chrétienne réunie dans son quartier général de Ramallah. «Nous condamnons fermement la violence, le meurtre, la destruction et ce qui empêche les autres d'exercer leur droit à célébrer cette occasion sainte».

Le président du conseil de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, décède dans un hôpital de Rambouillet, en France, le 11 novembre 2004, à l'âge de 75 ans. À la tête de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) depuis 1969, Arafat était le visage le plus connu de la cause palestinienne à travers le monde depuis plus de trois décennies.

Pour la première fois depuis le début de la deuxième Intifada en 2000, l'esprit de Noël est revenu souffler sur Bethléem le 25 décembre 2005; plus de 30 000 visiteurs du monde entier affluent vers le lieu de naissance de Jésus, une foule et une joie disparues depuis longtemps dans la ville cisjordanienne.